Le sujet dépasse largement le seul marché lituanien. Comme en Europe occidentale – y compris en France – la pénurie persistante de conducteurs pousse de nombreux transporteurs à recruter à l’international afin de maintenir leurs capacités opérationnelles.
Une pénurie de chauffeurs qui pousse au recrutement hors UE
Le manque de conducteurs reste l’un des principaux problèmes du transport routier lituanien. Selon le service public de l’emploi, les entreprises ont déclaré environ 3 000 postes vacants de conducteurs poids lourds au premier trimestre. Près des deux tiers concernaient le transport international, rapporte tv3.lt.
Dans le même temps, seulement 1 200 personnes environ recherchaient ce type d’emploi en Lituanie, et une minorité se disait prête à effectuer des tournées internationales.
Face à cette pénurie, les entreprises se tournent massivement vers des travailleurs issus de pays tiers. En 2025, plus de 25 000 chauffeurs non européens ont été recrutés par des sociétés lituaniennes. Au premier trimestre 2026, le chiffre approchait déjà les 7 000 embauches.
Les principaux pays d’origine des conducteurs employés par les transporteurs lituaniens sont notamment le Bélarus, l’Ouzbékistan, l’Ukraine, le Tadjikistan, l’Inde, le Kirghizistan et les Philippines.
Le parquet évoque un problème structurel
Les autorités judiciaires durcissent également leur position face aux soupçons d’exploitation visant certains chauffeurs migrants.
Edita Ignatavičiūtė, procureure régionale à Vilnius chargée des dossiers liés aux conducteurs étrangers, estime qu’il ne s’agit plus simplement d’infractions isolées, mais d’un problème structurel dans une partie du secteur logistique.
« Dans un camp, on traitait la personne comme un accessoire de la pelle ; ici, l’immigré est traité comme un accessoire du véhicule », a-t-elle déclaré.
Selon elle, les enquêteurs comprennent désormais beaucoup mieux le fonctionnement du secteur du transport : temps de conduite, flux financiers ou encore règles liées au Paquet mobilité européen. Mais les mécanismes de fond, affirme-t-elle, n’auraient pas réellement changé.
À ce jour, plus de six entreprises de logistique opérant en Lituanie font l’objet d’enquêtes préliminaires.

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Endettement et dépendance économique
Le syndicat des conducteurs professionnels lituaniens affirme que certaines formes d’exploitation seraient directement liées au modèle de recrutement.
D’après les représentants syndicaux, des chauffeurs étrangers sont attirés par la promesse d’un salaire mensuel d’environ 2 600 euros – une rémunération particulièrement attractive comparée aux revenus disponibles dans leurs pays d’origine.
Mais, selon eux, la réalité serait souvent différente.
Pour obtenir un emploi, certains candidats verseraient entre 3 000 et 5 000 euros à des intermédiaires, généralement via des emprunts. Une fois arrivés en Lituanie, d’autres frais viendraient s’ajouter : logement, démarches administratives ou formations.
« Pour eux, ce sont des sommes énormes, ce qui crée une dépendance totale envers l’employeur », expliquent les syndicats.
La procureure Ignatavičiūtė évoque également des situations où les chauffeurs deviennent « de simples lignes dans un tableau Excel », avec très peu de possibilités concrètes de faire valoir leurs droits.

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Des chauffeurs vivant pendant des mois dans leur cabine
Le syndicat cite également plusieurs témoignages de conducteurs migrants. Parmi eux figure le cas de Juan, un chauffeur philippin.
Selon le syndicat, on lui aurait promis un emploi en Europe avec des véhicules modernes, un salaire attractif et la possibilité d’offrir un meilleur avenir à sa famille. Pour financer son départ, il aurait contracté un emprunt et signé des documents en anglais qu’il comprenait à peine.
Avant même son arrivée en Lituanie, il aurait déjà accumulé plusieurs milliers d’euros de dettes.
Toujours selon le syndicat, son passeport lui aurait été retiré « pour traitement administratif » dès son arrivée à Vilnius. Quelques jours plus tard, il aurait été envoyé sur des tournées en Europe occidentale.
Pendant près de six mois, la cabine du camion serait devenue son lieu de vie.
« Il y mangeait, y dormait et y tombait malade. Il se lavait dans les stations-service, faisait sa lessive à la main et attendait un salaire réduit par différentes retenues », a écrit le syndicat sur Facebook.
Certains mois, il ne lui serait resté que quelques centaines d’euros après déductions.

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Des infractions également liées au Paquet mobilité
Les syndicats dénoncent également des retenues régulières sur les salaires et les indemnités journalières. Des chauffeurs seraient pénalisés pour une consommation excessive de carburant ou de petits dommages matériels, parfois sans justificatifs précis.
Les autorités et le médiateur parlementaire estiment que les méthodes évoluent : moins de confiscation de documents, mais davantage de pression économique via des dettes artificielles, des sanctions financières ou des manipulations de rémunération.
Des contrôles réalisés en 2025 ont également révélé des infractions au Paquet mobilité, notamment concernant l’obligation de retour des conducteurs à leur lieu de résidence pour les périodes de repos.
Selon les données de l’inspection du travail lituanienne relayées par tv3.lt, plus de 1 700 litiges ont été examinés en 2025. Les entreprises concernées ont été condamnées à verser plus de 1,8 million d’euros aux salariés.
Au premier trimestre 2026, plus de 500 000 euros avaient déjà été accordés aux employés. Environ 65 % des plaignants étaient des ressortissants étrangers.
Un sujet qui concerne aussi l’Europe de l’Ouest
Pour les acteurs du transport en France et en Europe occidentale, le sujet dépasse le seul cadre social.
Les transporteurs d’Europe centrale et orientale jouent aujourd’hui un rôle majeur dans les chaînes logistiques européennes, y compris sur les flux desservant la France. Les conditions de recrutement et d’emploi des chauffeurs migrants deviennent donc également une question de concurrence et d’équilibre du marché.
Les entreprises capables de réduire fortement leurs coûts de personnel peuvent exercer une pression accrue sur les prix du transport international.
Les organisations professionnelles appellent à éviter les généralisations
L’International Transport and Logistics Alliance (TTLA) affirme soutenir une politique de tolérance zéro face aux infractions, mais rejette l’idée d’une exploitation systémique dans l’ensemble du secteur.
L’organisation estime que certaines déclarations publiques de la procureure lituanienne sont excessives et risquent de nuire à toute la filière.
La TTLA rappelle qu’environ 7 000 entreprises de transport et de logistique opèrent en Lituanie, avec près de 90 000 chauffeurs.
L’association « Linava » affirme de son côté ne disposer d’aucune donnée officielle démontrant une exploitation systématique au sein de ses entreprises membres.
Elle indique toutefois condamner toute pratique portant atteinte aux droits des travailleurs ou à la dignité humaine.

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Un marché du travail du transport de plus en plus mondialisé
Le cas lituanien illustre une tendance plus large dans le transport routier européen : la mondialisation progressive du recrutement des conducteurs.
Face à une pénurie persistante, les transporteurs recherchent désormais des chauffeurs bien au-delà des frontières de l’Union européenne. En parallèle, les autorités européennes renforcent progressivement leur surveillance des conditions de travail, du respect du Paquet mobilité et des pratiques de recrutement.
Pour le secteur du transport routier, ces tensions devraient rester un sujet majeur dans les années à venir.









