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Fraude sur les bourses de fret : comment repérer un compte piraté avant qu’il ne soit trop tard

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Les bourses de fret sont de plus en plus ciblées par des comptes piratés, de fausses identités et des campagnes d’hameçonnage sophistiquées. Les documents officiels ne suffisent donc plus, à eux seuls, à garantir la fiabilité d’un utilisateur. Piotr Sobala, responsable de l’équipe internationale chargée de la sécurité chez Trans.eu, explique comment l’analyse des comportements, l’automatisation et l’intelligence artificielle transforment la lutte contre la fraude.

Comment la technologie et l’IA renforcent la sécurité des bourses de fret

  • Les justificatifs fournis lors de l’enregistrement ne constituent qu’une étape de la vérification. Trans.eu établit également le profil d’utilisation habituel de chaque entreprise afin de repérer les changements soudains dans l’activité des utilisateurs.
  • Lorsque le système détecte au moins deux anomalies simultanément, il déclenche une nouvelle vérification.
  • Dans la majorité des cas, la plateforme identifie les activités suspectes avant même qu’un client ne signale un problème.
  • L’IA ne remplace pas les analystes de sécurité. Elle leur permet surtout d’examiner des milliers d’événements en parallèle et de faire ressortir des liens ou des schémas frauduleux difficiles à repérer manuellement.

Michał Pakulniewicz : Vous expliquez que les documents ne suffisent plus. Lorsqu’une entreprise semble parfaitement légitime, comment repérez-vous qu’un problème se profile ?

Piotr Sobala, responsable de l’équipe internationale chargée de la sécurité, Trans.eu Group : Le principal changement est que nous cherchons moins à savoir qui est l’entreprise qu’à comprendre comment elle se comporte. Il y a quelques années, les contrôles de sécurité portaient surtout sur l’inscription : nous examinions les documents, les informations légales et l’historique d’activité de la société. Aujourd’hui, ce n’est plus que le point de départ. Nous nous intéressons surtout à tout changement soudain et difficile à justifier dans la manière dont l’entreprise utilise la plateforme.

Michał Pakulniewicz : La plateforme surveille donc l’activité des utilisateurs ?

Oui, mais il est important de préciser qu’une action isolée ne suffit pas à tirer une conclusion. Du point de vue de la sécurité de la plateforme, plusieurs signaux peuvent révéler un comportement inhabituel. Nous accordons une attention particulière aux situations où au moins deux de ces signaux se manifestent simultanément.

Michał Pakulniewicz : Vous établissez donc une sorte de profil du fonctionnement habituel de chaque entreprise ?

Dans une certaine mesure, oui. Chaque entreprise utilise la plateforme à sa manière. Après quelques semaines, ses habitudes se dessinent assez clairement. Si elles changent radicalement du jour au lendemain, nous cherchons naturellement à comprendre pourquoi. Cela ne signifie pas automatiquement qu’il s’agit d’une fraude, mais la situation mérite alors un examen plus approfondi.

Michał Pakulniewicz : Que se passe-t-il ensuite ?

Lorsque notre analyse fait apparaître un niveau de risque élevé, nous procédons à une nouvelle vérification. Nous contactons l’entreprise afin qu’elle confirme certaines informations ou transmette des justificatifs complémentaires. Pour une société légitime, cette étape ne pose généralement pas de difficulté. En revanche, une personne qui utilise un compte piraté ou agit sous une fausse identité est souvent incapable de répondre correctement à ces demandes.

Michał Pakulniewicz : Certaines entreprises refusent-elles de coopérer ?

Oui. Depuis la mise en place de cette procédure, de nombreuses entreprises ont fait l’objet d’une nouvelle vérification. Plusieurs dizaines n’ont donné aucune suite à nos demandes. Cela ne prouve pas automatiquement un lien avec un groupe criminel. Toutefois, chacune de ces entreprises avait auparavant présenté un comportement inhabituel qui justifiait des investigations supplémentaires. Dans ce contexte, le refus de coopérer constitue en soi un signal d’alerte important.

Michał Pakulniewicz : Les cas sont-ils principalement détectés grâce aux signalements des clients ou par vos propres outils ?

C’est l’une des évolutions les plus importantes de ces dernières années. Auparavant, les clients nous signalaient beaucoup plus souvent les problèmes. Aujourd’hui, nos outils et nos analyses détectent de manière autonome environ 55 % des cas ; les autres nous sont signalés par les utilisateurs.

Cela montre deux choses. D’abord, nos dispositifs de sécurité gagnent en efficacité. Chaque nouvelle affaire nous permet de mieux comprendre les méthodes utilisées par les fraudeurs et de les reconnaître plus tôt. Ensuite, les transporteurs et les commissionnaires sont davantage sensibilisés aux risques. De plus en plus d’utilisateurs savent repérer une activité suspecte et la signaler avant qu’elle n’entraîne des pertes importantes.

Michał Pakulniewicz : Êtes-vous désormais en avance sur les fraudeurs ?

Je ne le formulerais pas ainsi. Les équipes de sécurité peuvent rapidement tomber dans un excès de confiance. Chaque nouvelle protection incite les criminels à chercher une autre faille. Cette lutte ne peut pas être gagnée une fois pour toutes : c’est une course permanente. Nous apprenons comment ils opèrent, et ils observent la manière dont nous réagissons. Ce cycle ne s’arrête jamais vraiment.

Michał Pakulniewicz : Qu’est-ce qui compte le plus dans cette course aujourd’hui ?

La rapidité de notre réaction. Il y a quelques années, nous découvrions souvent un problème seulement après le vol. Notre objectif est désormais d’identifier la menace avant que l’incident ne se produise. Si nous bloquons une activité suspecte plusieurs heures plus tôt, nous pouvons souvent empêcher l’incident tout entier. C’est pour cette raison que nous investissons autant dans l’analyse des données et l’automatisation des processus de sécurité.

Michał Pakulniewicz : Cela inclut-il l’IA ? L’intelligence artificielle est de plus en plus présente dans les discussions sur la cybersécurité. Quel rôle peut-elle jouer dans la protection des plateformes de fret ?

C’est une évolution naturelle pour notre secteur. Pendant longtemps, la plupart des systèmes de sécurité reposaient sur des règles. Lorsqu’un mode opératoire criminel était identifié, nous pouvions créer une règle pour le détecter. Le problème, c’est que les fraudeurs modifient rapidement leurs méthodes. Dès qu’une nouvelle technique apparaît, les règles traditionnelles peuvent devenir insuffisantes.

Nous ne considérons pas l’IA comme un substitut aux analystes. Elle sert à repérer des corrélations inhabituelles entre de nombreux signaux qui se manifestent simultanément. Les équipes savent très bien étudier un cas particulier. Un système, lui, peut comparer des milliers d’événements en même temps et faire apparaître un schéma que personne n’avait encore identifié. La différence est considérable.

Michał Pakulniewicz : Au lieu de rechercher un type précis de fraude, faut-il donc détecter les anomalies dans le comportement des utilisateurs d’une bourse de fret ?

Exactement. Nous ne saurons pas toujours à quoi ressemblera la prochaine attaque. En revanche, nous pouvons repérer qu’un utilisateur se comporte soudain d’une manière très différente de tout ce que nous avons observé jusque-là. Ce sont ces situations que nous voulons détecter bien plus tôt qu’auparavant.

Michał Pakulniewicz : Cela ressemble à une course technologique, ou à un duel entre les autorités antidopage et les sportifs qui cherchent à contourner les règles.

La comparaison est très juste. Comme dans le sport, nous avons souvent une demi-longueur de retard sur ceux qui cherchent à tricher. Ils imaginent sans cesse de nouveaux scénarios ; notre rôle consiste à les reconnaître le plus vite possible et à mettre en place une protection efficace.

Les criminels utilisent eux aussi les nouvelles technologies. Les campagnes d’hameçonnage sont déjà bien plus sophistiquées qu’il y a deux ans. Certains faux sites sont presque identiques aux véritables plateformes.

Les messages sont rédigés dans un langage soigné et deviennent de plus en plus difficiles à distinguer de communications légitimes. À mesure que l’intelligence artificielle progresse, ces campagnes devraient gagner encore en crédibilité. Nos outils doivent donc évoluer au même rythme.

Michał Pakulniewicz : Peut-on réellement parler de sécurité totale sur les bourses de fret ?

Non. Tous les spécialistes de la cybersécurité vous donneraient probablement la même réponse. Aucun système ne peut être considéré comme totalement inviolable. Nous pouvons seulement renforcer constamment les protections et réduire le délai nécessaire pour réagir. C’est cela qui compte le plus.

Michał Pakulniewicz : Lors de notre précédent entretien, il y a deux ans, vous expliquiez que votre équipe avait un temps de retard sur les criminels. Comment décririez-vous la situation aujourd’hui ?

Je dirais que l’écart s’est nettement réduit. Il y a deux ans, nous réagissions encore souvent après l’apparition d’une nouvelle méthode. Aujourd’hui, nous repérons beaucoup plus vite les changements et déployons les réponses adaptées. Pour le dire simplement, nous n’avons plus une longueur de retard. Nous sommes peut-être à un quart de longueur derrière eux, ce qui représente déjà une amélioration majeure pour notre équipe.

Nous savons que cette course ne prendra jamais fin. Elle continuera aussi longtemps que la cybercriminalité existera.

Michał Pakulniewicz : Que peuvent faire les transporteurs et les commissionnaires de leur côté ?

Avant tout, ils doivent rester vigilants. Cela peut sembler évident, mais la précipitation est souvent la meilleure alliée des fraudeurs. Vérifiez l’adresse du site, assurez-vous de l’identité de l’expéditeur et demandez-vous si la demande reçue est cohérente. Si quelqu’un vous demande soudain de vous reconnecter ou tente de déplacer la conversation en dehors de la plateforme, considérez cela comme un signal d’alerte. De nombreuses tentatives de fraude ont été stoppées simplement parce qu’une personne a posé une question supplémentaire au bon moment.

Voici le premier volet d’un entretien en deux parties avec Piotr Sobala consacré à la sécurité dans les secteurs du transport, du fret et de la logistique. La seconde partie s’intéresse au rôle des algorithmes, de l’analyse comportementale et de l’intelligence artificielle dans la détection des anomalies et la limitation des pertes sur les bourses de fret. Les deux entretiens sont disponibles sous le mot-clé #interview.

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