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Vols et fraudes dans le fret : un risque stratégique pour les chaînes logistiques en Europe

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Pendant longtemps, le vol de marchandises a été traité comme l’un des risques « normaux » du transport : un incident sur une aire de repos, un problème imputé au transporteur, une erreur de conduite. La réponse suivait un schéma bien rodé : déclaration de sinistre, contact avec l’assureur, et parfois recours contre un sous-traitant.

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Vol de cargaisons et fraude au transport en Europe : l’essentiel à retenir

  • Les incidents ne se limitent plus à des marchandises manquantes. Ils pèsent sur l’ensemble du secteur, avec des pertes de plusieurs milliards d’euros, des atteintes à l’image et une hausse marquée des primes d’assurance.
  • Les pays qui déclarent le plus de cas sont l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni, la France et l’Espagne. Les vols en entrepôt progressent le plus vite, notamment en Roumanie et en Bulgarie.
  • Plus de 20 % des vols impliquent des complicités internes à la chaîne logistique. Des failles dans la sélection des transporteurs et les procédures d’affrètement peuvent s’avérer aussi risquées qu’une sécurité physique insuffisante.
  • L’Union européenne manque d’environ 400 000 places de stationnement poids lourds sécurisées (en particulier en Allemagne, en France et en Belgique). Contraindre les conducteurs à se garer « hors système » facilite la tâche des criminels.

Cette approche ne tient plus. En Europe, la fraude dans le fret dépasse largement le scénario du rideau de semi-remorque découpé ou de quelques palettes disparues. Elle remet en cause le pilotage de bout en bout de la chaîne logistique : choix des transporteurs, planification des itinéraires, usage des plateformes de mise en relation, pratiques d’exploitation, procédures de sûreté, assurance, relation client… et, au final, la réputation de l’entreprise.

D’après une prise de position publiée en février 2026 par l’IUMI et TAPA EMEA, le système de veille de TAPA a recensé près de 160 000 crimes liés au fret dans 129 pays sur la période 2022–2024, pour des pertes totales estimées à plusieurs milliards d’euros. Les organisations alertent aussi sur la montée des méthodes numériques : usurpation d’identité d’entreprises légitimes, documents falsifiés, identités clonées et arnaques exploitant les failles des processus de transport.

Dans ce contexte, le secteur ne peut plus se limiter à la question « avons-nous un suivi ? ». L’enjeu est désormais de savoir si le risque est réellement identifié, évalué et maîtrisé.

Le coût réel dépasse largement la valeur de la marchandise

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à évaluer un vol uniquement à travers la valeur facturée de la cargaison manquante. En pratique, l’impact est bien plus large.

Au-delà de la perte des produits, l’entreprise subit une charge opérationnelle importante : reconstituer les faits, extraire des données des systèmes, coordonner le client, le transporteur, l’assureur, la police, le commissionnaire, et souvent les équipes siège ou conformité.

S’y ajoute la fragilisation de la confiance client. Pour des marchandises à forte valeur – luxe, électronique, produits pharmaceutiques, cosmétiques, tabac ou alcool – une expédition disparue constitue un incident majeur. La question revient rapidement : « Pourquoi vos procédures n’ont-elles pas permis de l’éviter ? »

Les répercussions d’image peuvent ensuite s’installer dans la durée. Les produits volés alimentent le marché parallèle, via des canaux de vente non autorisés, ou réintègrent parfois des circuits légitimes d’une manière difficile à contrôler. Pour un fabricant, il ne s’agit pas seulement d’une perte financière : cela peut perturber la politique de distribution, les prix, la qualité perçue et, dans certains cas, la sécurité produit.

Enfin, la pression des assureurs s’accroît. Sans preuve d’un contrôle effectif des opérations, l’entreprise peut faire face à une gestion de sinistre plus exigeante, à des primes plus élevées ou à des exigences de sûreté renforcées. Le vol de fret n’est plus un simple « sujet transport » : c’est devenu un enjeu de management.

Pourquoi l’Europe attire autant les réseaux criminels

L’Europe cumule plusieurs facteurs : des réseaux de transport très denses, des flux de marchandises à forte valeur, une dépendance importante au routier et de nombreux points de rupture où la cargaison change de main. Or, chaque transfert crée une vulnérabilité supplémentaire.

Un rapport de BSI Consulting et TT Club sur les vols de cargaisons en 2025 indique que les volumes les plus élevés en Europe sont signalés en Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni, en France et en Espagne. Il met également en avant la hausse des vols commis sur sites – notamment en Italie, en Allemagne, en Roumanie et en Bulgarie — les entrepôts représentant 33 % des lieux de vol.

Ce basculement est significatif. Pendant des années, l’attention s’est concentrée sur ce qui se passe « sur la route » : aires de repos, arrêts, itinéraires, conducteurs. Mais le risque ne s’arrête pas à la remorque. Il prend souvent naissance en amont : choix des partenaires, validation des ordres, préparation du chargement, accès aux données, organisation de l’entrepôt et gestion de l’information. Un vol peut se produire sur un parking, mais sa cause profonde se situe fréquemment dans les processus.

Les criminels ne choisissent pas leurs cibles au hasard

Les vols « classiques » existent toujours : effractions, remorques fracturées, attaques sur des stationnements non protégés. Mais une part croissante des dossiers relève d’une criminalité organisée, structurée et guidée par le renseignement.

Les réseaux suivent le marché. Ils identifient les produits faciles à écouler et difficiles à récupérer, repèrent les moments où les expéditions restent exposées et exploitent une réalité opérationnelle : la pression du temps en affrètement peut conduire à contourner des contrôles. Dans de nombreuses entreprises, les procédures de vérification des transporteurs sont convaincantes sur le papier, mais plus fragiles dans l’exécution.

Dans une mise à jour d’avril 2026, BSI et TT Club rappellent que les camions restent la cible principale à l’échelle mondiale, représentant environ 70 % de l’ensemble des incidents. Dans le même temps, plus d’un cinquième des vols dans le monde impliquent une collusion interne. La sûreté du fret ne se résume donc pas aux cadenas, scellés et traceurs : elle dépend aussi des personnes, de l’accès à l’information, du contrôle des processus et de la culture d’entreprise.

Souvent, le maillon faible, c’est l’organisation

Nombre d’incidents ne proviennent pas d’un manque d’outils, mais d’un manque de cohérence dans la façon de travailler. Une entreprise peut être équipée de GPS, caméras, alarmes, géorepérage, scellés électroniques et procédures écrites. Pourtant, si la vérification d’un transporteur est bâclée, si les documents sont contrôlés trop rapidement, si les coordonnées ne sont pas confirmées via un canal indépendant, ou si une mission est sous-traitée en cascade sans supervision, la technologie devient un simple vernis : visible, mais peu protecteur.

La sûreté du transport ne repose pas sur une accumulation d’équipements. L’enjeu est d’intégrer ces outils dans un dispositif pensé de bout en bout : personnes, procédures, données, itinéraires, choix de stationnement, communication, gestion d’incident et analyse post-incident.

Le stationnement sécurisé : une infrastructure critique pour le routier

Impossible de traiter la fraude et les vols de fret sans aborder la question du stationnement. Les conducteurs doivent respecter leurs temps de repos : c’est une obligation légale et un pilier de la sécurité routière – et de la sécurité des cargaisons. Or, dans de nombreuses zones, l’offre de stationnement ne suit pas les besoins réels du transport.

En avril 2025, la Commission européenne a estimé le manque à 390 057 places de stationnement sûres et sécurisées pour les conducteurs professionnels dans l’Union européenne, avec un déficit susceptible d’atteindre 483 000 places d’ici 2040.

La Commission a également souligné que la situation est particulièrement tendue en Allemagne, en Belgique, en France, en Italie et en Espagne – des corridors clés du transport routier européen.

Ce n’est pas uniquement un sujet « conducteur ». Il concerne les chargeurs, transporteurs, commissionnaires, assureurs et, plus largement, l’ensemble du marché. Lorsqu’un conducteur ne dispose pas d’un endroit légal, sûr et adapté pour s’arrêter, le système crée lui-même des opportunités pour les criminels.

Il est difficile d’exiger qu’un conducteur protège une cargaison valant des centaines de milliers d’euros si, dans le même temps, il n’a d’autre choix que de se garer sur un emplacement improvisé ou dans une zone sans éclairage, sans contrôle d’accès et sans services de base. Le parking sécurisé n’est pas un confort : c’est un élément de résilience des chaînes logistiques.

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